Hyperconnexion : ce que nous avons choisi de ne pas voir

Ce que nous avons choisi de ne pas voir

Il y a une expérience que chacun peut faire, et que presque personne ne fait. Surtout à l’ère de l’hyperconnexion.

Pour commencer, posez votre téléphone. Pas dans une autre pièce — sur la table, devant vous, écran vers le bas. Attendez dix minutes sans rien faire d’autre. Observez ce qui se passe en vous.

En effet, ce que vous allez ressentir n’est pas de l’ennui. C’est quelque chose de plus précis, de plus inconfortable. Une sorte de pression montante, comme si quelque chose cherchait à remonter à la surface et que vous n’étiez plus sûr de vouloir lui ouvrir la porte.

Pourtant, c’est ce quelque chose qui m’intéresse.

La question n’est pas technologique

Nous avons pris l’habitude de formuler le problème en termes d’outils. Les réseaux sociaux sont addictifs. Les algorithmes nous manipulent. Les plateformes captent notre attention. Tout cela est vrai, documenté, et relativement bien compris désormais. L’hyperconnexion en est l’exemple le plus visible.

Mais cette formulation a un avantage discret pour nous : elle place le problème à l’extérieur. C’est la technologie qui fait quelque chose à des individus qui, sans elle, seraient naturellement présents, réfléchis, libres.

Pourtant, je ne crois pas que ce soit entièrement honnête.

Le philosophe Pascal écrivait dans ses Pensées, au XVIIe siècle : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Ce n’était pas une métaphore. C’était une observation clinique sur la nature humaine, formulée trois siècles avant l’invention du smartphone.

Ce que les plateformes ont compris — et monétisé — c’est que nous sommes des collaborateurs volontaires de notre propre dispersion. L’hyperconnexion est l’infrastructure dans laquelle ce mécanisme s’est déployé à une échelle sans précédent.

Le consentement silencieux

Il existe un concept en psychologie cognitive que le chercheur Mihaly Csikszentmihalyi a développé et documenté dans ses travaux sur l’expérience optimale : le flow. Cet état d’absorption totale dans une activité, où le temps s’efface et où les capacités de l’individu sont pleinement engagées.

Or, ce que nous faisons collectivement depuis une vingtaine d’années, c’est précisément l’inverse. Nous remplaçons les conditions du flow — effort, attention soutenue, difficulté productive — par des flux de stimulations légères, infinies, sans résistance.

Ainsi, le résultat n’est pas le repos. C’est une forme d’épuisement particulier : celui d’un esprit qui a beaucoup bougé sans jamais aller nulle part.

Ce que les structures font à la pensée

Il y a ce qu’on appelle en neurosciences le Default Mode Network — le réseau du mode par défaut. C’est l’activité cérébrale qui s’enclenche précisément quand nous ne faisons rien de particulier : quand nous nous promenons sans destination, quand nous regardons par la fenêtre, quand nous laissons l’esprit vagabonder.

Les neuroscientifiques ont découvert que c’est dans cet état que le cerveau fait certaines de ses opérations les plus complexes : consolidation de la mémoire, traitement émotionnel, pensée narrative, créativité, empathie.

Or ce réseau est exactement ce que nous court-circuitons à chaque fois que nous remplissons le moindre interstice de silence avec une stimulation externe. Nous nous privons, méthodiquement, des conditions dans lesquelles notre propre pensée peut se former. L’hyperconnexion, en supprimant ces interstices, s’attaque ainsi aux fondements mêmes de notre vie intérieure.

La valeur de ce qu’on ne produit pas

Le philosophe et sociologue allemand Georg Simmel décrivait au début du XXe siècle ce qu’il appelait l’attitude blasée — cette anesthésie psychique que développent les habitants des grandes villes comme mécanisme de protection face à la surcharge sensorielle de la vie urbaine moderne.

De même, ce que Simmel observait dans les rues de Berlin en 1903 s’est depuis lors généralisé, intensifié, et transporté dans nos poches. Nous portons en permanence sur nous une ville entière de stimulations, avec cette différence que la ville de Simmel avait des murs, des heures de fermeture, des nuits silencieuses.

La nôtre n’en a pas.

La résistance qui ne se voit pas

Les grandes résistances de notre époque sont visibles, bruyantes, organisées. Elles ont des noms, des manifestes, des hashtags.

En revanche, celle dont je parle n’a rien de tout cela. Elle se passe dans l’espace entre deux notifications. Dans la décision de ne pas ouvrir l’application. Dans la capacité à tolérer, quelques minutes, ce qui remonte quand on arrête de couvrir le bruit.

De plus, elle ne produit rien d’immédiatement mesurable. Elle ne génère aucun contenu. Elle n’existe sur aucune plateforme.

C’est peut-être pour ça qu’elle est encore possible.

— V.G.

Sources

Pascal, Pensées, fragment 136

Mihaly Csikszentmihalyi, Flow: The Psychology of Optimal Experience, Harper & Row, 1990

Georg Simmel, Les grandes villes et la vie de l’esprit, 1903

Raichle et al., A default mode of brain function, PNAS, 2001

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